jeudi 5 octobre 2017


"La Mort arrive à neuf heures du matin.
Ryô Kihara le savait. Une fois seulement, il avait entendu ses pas.
Ce jour-là, il avait entendu le bruit sourd d’une porte en métal grinçant sur ses gonds, semblable au grondement du tonnerre. Quand l’air avait cessé de vibrer, l’atmosphère dans sa cellule avait changé du tout au tout. Les portes de l’enfer s’étaient ouvertes, et le véritable effroi, celui qui ne laisse même pas le corps frémir, s’en échappa. Le couloir silencieux résonna bientôt d’une multitude de pas : une file de gardiens avançait, plus longue et plus rapide que Kihara ne l’aurait imaginé. 
- Ne vous arrêtez pas !
Le prisonnier était incapable de regarder la porte. Assis, comme il se doit, à genoux au milieu de sa cellule de confinement, il fixait ses doigts tremblants sur ses cuisses.
- Ne vous arrêtez pas, pas pitié !
Une puissante envie d’uriner afflua dans son bas-ventre. Plus les pas approchaient, plus ses genoux tressautaient. Il ne pouvait empêcher sa tête trempée de sueur de s’incliner vers le sol. 
Le bruit des semelles battant les carreaux du couloir s’intensifia. Jusqu’à atteindre sa cellule. En quelques secondes son cœur sur le point d’éclater fit circuler son sang à une vitesse folle, au même rythme que les poils se dressaient sur sa peau.
La procession ne s’arrêta pas. "

***

こんにちは les aminches.

Début 2017, on dénombrait dans le monde :

- 104 États ayant aboli la peine de mort en toutes circonstances

- 8 États ne conservant la peine de mort que pour des crimes commis en temps    de guerre, crimes contre l'humanité et/ou des actes terroristes

- 29 États considérés comme abolitionnistes en pratique car n'ayant procédé à      aucune exécution ces dix dernières années

- 57 États appliquant la peine de mort.

En 2016, trois condamnés au mort furent pendus au Japon.

La peine de mort est au coeur du roman policier de Kazuaki Takano : 


Amnésique, Ryô Kihara a passé sept ans dans le couloir de la mort. Mais tandis que l’heure de son exécution approche, la mémoire lui revient peu à peu…


Condamné pour meurtre, Jun’ichi a purgé sa peine mais son entourage accueille sans enthousiasme sa libération. 

Lorsque Shôji Nagô, son ancien gardien de prison, sollicite son aide sur une vieille affaire de double homicide, il y voit une occasion de se racheter aux yeux de la société. 

Le coupable, amnésique au moment des faits, a été condamné à mort. Mais tandis que l’exécution approche, le souvenir de treize marches revient le hanter… 

Munis de cet indice énigmatique, les deux hommes se rendent à Nakaminato, sur les lieux du crime. Nagô découvre alors que Jun’ichi se trouvait sur place à l’époque du meurtre, dix ans auparavant…

Ce livre, phénomène d'édition au Japon, se déroule sur deux plans : 

- une investigation et une course contre la montre

- une approche quasi documentaire sur le processus et l'impact de la peine de mort au Japon.

J'ai déjà souligné que la littérature japonaise (celle que j'ai lu hein, je ne prétends pas à une position d'expert) à de rares exceptions, ne trempe pas sa plume dans un cynisme sans concession. On peut ainsi imaginer ce qu'un Ellroy aurait fait d'un tel sujet. 

Takano lui ne craint pas les sentiments, ne les fuit pas et s'il nous donne à voir des hommes au bout du rouleau, il ne leur assigne pas des béquilles chimiques ou alcoolisés pour les peindre encore plus en noirs. Ce sont des hommes tristes et torturés mais ce ne sont pas des hommes brisés.

Évacuons d'emblée le débat : Takano n'est pas un partisan de la peine de mort. Ce n'est pas avec lui que nous pourrons entonner le "Je suis pour" de Michel Sardou.

Il dissèque implacablement l'iniquité d'un tel système. La sentence capitale mais pas que... Les indemnités versées à la famille de la victime qui peuvent entraîner la ruine, les critères hautement subjectifs d'un repentir sincère.

"Jun'ichi posa une question qui le taraudait depuis longtemps :
- Est-il vraiment possible de juger du repentir d'autrui ? Est-ce que quiconque peut savoir si un criminel se repend sincèrement ?
Un léger sourire aux lèvres, Sugiura répondit :
- La jurisprudence montre que les critères de jugement sont nombreux : si les indemnités accordées à la famille de la victime sont importantes ou non, si l'accusé a versé des larmes devant la cour, s'il a monté un autel dans sa cellule et s'il prie devant tous les jours...
- Honorer l'âme de la victime ne la fera jamais revenir. Et puis, si on est jugé sur ce genre de choses, cela veut dire que les riches à la larme facile s'en sortent mieux que les autres, non ?"

Entre Shoji Nago et le jeune Jun'Ichi se noue un dialogue que l'on imagine volontiers traverser la société nippone. Takano déplace aussi le curseur et montre ce que la peine de mort à de ravageur pour ceux qui l'appliquent, ceux qui doivent appuyer sur le bouton (même s'ils sont trois à appuyer sur ce fameux bouton et qu'aucun des trois ne sait quel bouton fonctionna réellement, belle hypocrisie...).

Kazuaki Takano n'est pas un styliste, il n'est pas là pour ciseler des phrases. Il n'est pas non plus un écrivain passe partout qui pisse de la copie informe. Son encre classique sait poser des protagonistes et détaille par le menu le parcours administratif d'une condamnation à mort. 

Vous l'avez deviné, c'est cette approche réaliste, quasi naturaliste qui fait, à mon sens, le sel de cette oeuvre. L'intrigue policière premièrement dite est plus convenue même si elle réserve son lot de surprise et a de la tenue.

Un livre bien écrit, des personnages attachants et un livre qui tente de faire avancer une cause juste...

Ça peut suffire. 

Et ça suffit.

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